Les rois du pétrole

(rien à voir avec les musiciens du même nom)

06 septembre 2009

La croisière du hachich

« Le trépang est une holothurie grosse comme un poignet d'enfant, longue de quinze à vingt centimètres. C'est un gros ver rond et mollasse de couleur brunâtre. Quand on le malaxe légèrement avec la main, il durcit, devient plus gros - sensation assez étrange - puis, si l'on insiste, il se raidit dans une sorte de spasme et lance un jet d'eau par une de ses extrémités. Aussitôt après il redevient mou et flasque...

Cette étrange manière de manifester ses sentiments a valu à l'animal le nom viril de Zob el-Bahar, ce qui, en arabe, où le langage est toujours imagé, est un nom très suggestif. »

Henry de Monfreid, « La croisière du hachich », éditions Grasset.

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29 mai 2009

Soldados

« Pepe Collar entra fièrement dans le hall des bureaux de Joaquín Monrubia, se dirigea vers l'unique table de travail, un meuble blanc et fonctionnel, conçu — selon ce qu'avait indiqué le catalogue — pour qu'une secrétaire d'un gabarit standard puisse y étendre les bras, puis, tout en feignant de réprimer un accès d'hilarité, il demanda :

— Salut ! Joaquinito est ici ?

La femme qui consultait l'écran Atex de son ordinateur leva à peine les yeux pour interroger d'une voix glaciale :

— Vous disiez ?

Collar ôta lentement l'attaché-case en cuir de piètre qualité qu'il avait posé sur le bureau. il crut, l'espace d'une seconde, que la froideur de la fille tenait à ce détail : « Elle a dû constater que je ne porte plus mon éternelle mallette en croco. » Mais il comprit son erreur, car il n'avait pas souvenir d'avoir croisé la fille auparavant. « J'ai dû paraître trop familier envers son patron.»

— J'aimerais savoir si monsieur Monrubia est ici, dit-il. Ne vous étonnez pas si je l'appelle Joaquinito. Vous savez, nous avons souvent voyagé ensemble. Il nous est même arrivé de nous rendre en Roumanie, une misère dont vous n'avez pas idée.

— Je suis nouvelle dans la maison, j'ignorais que vous étiez de ses amis.

— A vrai dire, je ne suis pas venu depuis six mois. Alors, il est ici ?

— Qui dois-je annoncer ?

— José Collar. Dites plutôt Pepe Collar, il comprendra.

— Oui, je me souviens... Vous avez appelé plusieurs fois, n'est-ce pas ?

— C'est exact, en effet... Vraiment, votre mémoire est admi­rable. Sensationnelles, les secrétaires, de nos jours.

— Un instant, je vous prie.

Et elle pianota sur son clavier. Des signes, sur l'écran, vinrent en remplacer d'autres, des sortes de lueurs verdâtres.

Collar se pencha en avant.

— Il va vous dire si monsieur Monrubia est présent? questionna-t-il.

— J'utilise la fonction Contrôle. L'ordinateur m'indique ainsi la situation de tout le personnel, depuis don Joaquín jusqu'au dernier garçon de bureau. Écartez-vous, je vous prie.

Ces mots furent prononcés d'une voix aseptisée, indifférente. Si la machine ignorait l'existence de Pepe Collar, c'est donc que ce dernier n'existait pas. Il était proche de la vérité car, au bout d'un instant, elle demanda :

— Êtes-vous enregistré ?

— Pardon ?

— A-t-on rentré vos coordonnées sur le terminal ?

Pepe Collar se gratta la nuque d'un air perplexe et fit, un sourire timide aux lèvres :

— Non, je doute que le terminal me connaisse vraiment.

— Ah...

Et elle enfonça une autre touche, désabusée. Une kyrielle de noms, suivis chacun d'un chiffre compris entre un et dix, quitta subrepticement l'écran.

— Qu'est-ce que c'était ? demanda Collar, de plus en plus abasourdi.

— La liste des visiteurs probables, mais votre nom n'y figure pas, on ne vous a pas enregistré.

— Est-ce grave ?

— Disons que cela complique les choses.

— Pour quelle raison ?

— Parce qu'il faut recourir à un autre système, expliqua-t-elle sans le regarder, l'attention absorbée par les prodiges de l'engin. Si vous réussissez à rencontrer monsieur Monrubia, dites-lui de vous faire enregistrer.

— Je n'y manquerai pas, soyez-en sûre, mademoiselle... Quelle précision, dites donc, c'est formidable ces bureaux-là, et d'un moderne... Ça fait plaisir de venir dans un endroit pareil, on apprend un tas de choses.

L'écran vint à nouveau s'éclairer de données fluorescentes.

— Monsieur Monrubia n'est pas là, fit la secrétaire.

— Vous en êtes sûre ?

— Absolument, monsieur Collar.

— Je vous prie de m'excuser, mais comment le savez-vous ?

— C'est l'ordinateur qui me le dit.

— Je pensais que monsieur Monrubia serait présent... Avant, à cette heure-ci, on ne pouvait pas le manquer. Voulez-vous m'in­diquer où je pourrai le trouver ? Je vous assure que c'est très important.

La fille déguisa son impatience, impatience de toilettes, de sand­wich, de café au distributeur, de bavardage entre collègues ou de coup d'œil à la fenêtre pour annoncer : Quel temps pourri ! Puis elle haussa discrètement les épaules.

— J'ai vérifié au Contrôle, fit-elle. Bon, je vais devoir maintenant interroger les Probabilités.

— Les probabilités ?...

— Oui, comme monsieur Monrubia n'est pas ici, l'ordinateur va me fournir la liste des lieux où il est susceptible de se trouver.

Pepe Collar manqua écraser sa serviette en y plaquant brutalement les deux mains.

— Mademoiselle... c'est fantastique !

— Veuillez vous écarter davantage.

La secrétaire pressa une série de touches et les signes s'éva­nouirent sans que d'autres vinssent les remplacer. L'écran demeura muet et hostile, retranché derrière ses élégants reflets marengo. Seuls scintillaient un point minuscule et un mot : Continuez.

— Merde ! fit Pepe Collar, croyant apporter là une preuve tangible de son admiration.

La fille se mit à crier :

— Manoli !

Collar comprit alors que le bureau excédait les limites de cette pièce close. Plus loin, il y avait une porte entrouverte et, non loin de cette porte, une autre secrétaire calquée sur la première — gaba­rit standard très certainement —, consultant une machine, elle aussi calquée sur la première. Cette femme pleine de ressources répondait sûrement au nom de Manoli car elle se retourna.

— Qu'y a-t-il, mon trésor ?

— Écoute, chérie, le logiciel ne me répond plus. Je t'ai transmis le Contrôle et je veux obtenir les Probabilités. Tu n'as rien reçu?

— Laisse-moi regarder.

A son tour, elle enfonça des touches, puis fit un geste négatif.

— Je ne l'ai pas. Tu dois être en Archives. Dis, petite, fais atten­tion car, l'autre jour, j'ai justement voulu archiver mais j'avais oublié de sauvegarder. Figure-toi que le logiciel s'est détraqué et que l'état du personnel a été effacé, le travail d'une semaine fichu en l'air.

Pepe Collar, à nouveau penché vers l'écran, demanda à la fille :

— Que de choses auxquelles vous devez penser ! Impossible de relâcher votre attention. Et comment l'état du personnel a-t-il pu être effacé ?

— La machine l'a avalé.

— Mince alors !

« Mon trésor » se désintéressa de lui pour se tourner vers Manoli.

— Bon, tant pis pour les Archives, fit-elle. Mais, maintenant, je veux les Probabilités. Comment se fait-il que je ne les obtienne pas ?

— Tu ne dois pas avoir accès au programme. Essaie voir le code de Silvia.

— Lequel est-ce ?

— SEC, trait d'union, LO, espace, SIL.

— La fille s'exécuta. L'écran s'illumina d'une rapide succession de noms divers suivis de lignes entières de pointillés.

— Ça ne marche pas, fit-elle.

— Alors Silvia n'y a sûrement pas accès, elle non plus. Attends un peu... Reviens au menu du programme, je vais demander les Probabilités et te les envoyer.

— Merci, Manoli.

— SEC, trait d'union, LO, espace, MAN, ARCHIVE, PROB, APPEL, LIRE... Ça y est, nous y sommes, je te l'envoie, d'accord, chérie ?

— Merci

L'écran le plus proche de Collar s'éclaira à nouveau. La fille, retranchée derrière ses verres de lunettes, s'y plongea à plusieurs reprises. A intervalles, elle enfonçait délicatement une touche et le texte défilait verticalement. Le visiteur s'extasiait.

— Fantastique, disait-il. Un jour, tous les bureaux du monde seront équipés de cette façon : électroniquement. Il faut voir comme vous vous êtes transmis l'information, toutes les deux, sans même bouger de vos bureaux. Et puis le texte qui monte et qui descend... Pas besoin de lever ou de baisser les yeux...

Manoli demanda :

— Alors, tu l'as ?

— Oui, oui... Mais il refuse de me donner la probabilité dix de monsieur Monrubia.

— Ah, c'est donc ça que tu cherchais ?

— Évidemment. Eh, grouille, ma petite, j'ai déjà du retard sur ma pause horaire antistress de dix minutes. Sais-tu où se trouve monsieur Monrubia ?

— Il est au tennis.

— Ce n'est pas ce qui est indiqué.

— Que lis-tu ?

— Qu'il est à la messe.

— Avec quelle probabilité ?

— Huit virgule cinq.

— Voyons, chérie, tu es en code mardi et, d'ordinaire, le mardi, monsieur Monrubia va à la messe. Mais on est mercredi, regarde, tu verras...

A nouveau le clavier. L'écran substitua à la vieille liste, péri­mée, inutilisable, vouée à l'oubli de l'Archive électronique, une autre liste beaucoup plus scintillante, sans doute étrennée depuis peu.

Mais la réceptionniste parut déçue.

— Je n'ai pas le tennis, fit-elle.

— Que vois-tu, alors ?

— Plongée sous-marine.

— Monsieur Monrubia ne pratique plus guère ce sport. C'est resté en probabilité huit alors que nous aurions dû le ramener en trois. Il vaut mieux qu'il ne l'apprenne pas, on aurait droit à un joli savon. Mais, bon, ne t'en fais pas, de toute façon il se trouve au tennis.

La fille se tourna vers Collar, affichant un sourire d'un profes­sionnalisme irréprochable, et affirma :

— Il joue au tennis.

Pepe Collar hocha la tête, admiratif, à deux reprises.

— Incroyable, fit-il.

— Vous ne pensez pas qu'il puisse être au tennis ?

— Si, mais je faisais allusion à l'ingéniosité du système.

— C'est le plus performant, dit la fille en ôtant ses lunettes pour se frotter les yeux. Le plus cher, aussi. Monsieur Monrubia va éga­lement informatiser l'équipement de l'atelier, avec les durées limites d'utilisation. Nous n'exploitons l'ordinateur qu'à soixante-dix pour cent de sa puissance. Il offre beaucoup d'autres possibi­lités. Mais le technicien nous a conseillé d'être prudents car, si l'on rentre trop de données à la suite, ça détraque les systèmes.

— Et que risque-t-il d'arriver?

— Ça peut tout effacer.

— Monsieur Monrubia doit s'en faire, du mauvais sang...

— Et nous donc, renchérit Manoli depuis l'autre porte. Vous n'imaginez pas comme il est pénible de tout reprogrammer. Mais vous devez être pressé. Si vous souhaitez trouver monsieur Mon­rubia, il se peut qu'il déjeune au club. Vous connaissez, n'est-ce pas ?

— Bien sûr, j'y suis moi-même affilié, annonça fièrement Collar.

Il ferma les yeux un instant.

Il l'était... par le passé.

— Au revoir, mesdemoiselles, murmura-t-il.

— Au revoir, monsieur Collar. Et n'oubliez pas de vous faire enregistrer. Vous verrez comme ce sera simple, après.

— Oui, fit-il. Me faire enregistrer.»

Francisco González Ledesma
«Soldados» 1985. Editions L'Atalante

08 mars 2009

Cioran

C'est chez Cioran que je puise le réconfort lorsque j'ai le moral à zéro, autant dire assez souvent en ce moment.

« Onan, Sade, Masoch, — quels veinards ! Leurs noms, comme leurs exploits, ne dateront jamais »

Cioran, « Syllogismes de l'amertume »

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05 mars 2009

Abdi, l'homme à la main coupée

« Laskoraï est un petit village de huttes groupées autour d'une bâtisse carrée, vaguement crénelée, et dont la cour intérieure sert de caravansérail, entrepôt de douane où le sultan local médite en somnolant, boit du kécher, mange du kat, fume la médéha, et rend la justice ; en un mot, là se concentre toute la vie administrative, c'est l'officine où s'élabore le prélèvement fiscal sur tout ce qui prétend bouger, vivre, se vendre ou s'acheter ; tyrannie nécessaire à l'existence parasitaire de ces minuscules féodalités qui morcellent les territoires barbares où nous imaginons naïvement la vie simple, facile, en un mot l'âge d'or avec toutes les libertés primitives.

Autour de cette bâtisse où il y quelques hommes armés, les huttes se serrent comme pour se mettre sous la protection des vieux fusils et des deux pierriers rouillés qui ornent le portail. Cet appareil militaire justifie naturellement le poids toujours croissant des impôts en nature et en argent. Plus tard, en Europe moderne et humanitaire, on a inventé le Désarmement, qui fut comparable à l'élagage des arbres, pour donner une vigueur nouvelle aux instincts belliqueux. »

Henry de Monfreid

« Abdi, l'homme à la main coupée », 1937

Editions Bernard Grasset





04 mars 2009

Cioran

C'est chez Cioran que je puise le réconfort lorsque j'ai le moral à zéro, autant dire assez souvent en ce moment.

« J'ai toujours pensé que Diogène avait subi, dans sa jeunesse, quelque déconvenue amoureuse : on ne s'engage pas dans la voie du ricanement sans le concours d'une maladie vénérienne ou d'une bonniche intraitable. »

Cioran, « Syllogismes de l'amertume »

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22 février 2009

Cioran

C'est chez Cioran que je puise le réconfort lorsque j'ai le moral à zéro, autant dire assez souvent en ce moment.

« Heureux en amour, Adam nous eût épargné l'Histoire. »

Cioran, « Syllogismes de l'amertume »

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18 février 2009

Cioran

C'est chez Cioran que je puise le réconfort lorsque j'ai le moral à zéro, autant dire assez souvent en ce moment.

« Il est plus aisé d'avancer avec des vices qu'avec des vertus. Les vices, accommodants de nature, s'entraident, sont pleins d'indulgence les uns à l'égard des autres, alors que les vertus, jalouses, se combattent et s'annulent, et montre en tout leur incompatibilité et leur intolérance. »

Cioran, « De l'inconvénient d'être né »

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10 février 2009

Cioran

C'est chez Cioran que je puise le réconfort lorsque j'ai le moral à zéro, autant dire assez souvent en ce moment.

« Un ouvrage est fini quand on ne peut plus l'améliorer, bien qu'on le sache insuffisant et incomplet. On est tellement excédé, que l'on n'a plus le courage d'y ajouter une seule virgule, fût-elle indispensable. Ce qui décide du degré d'achèvement d'une œuvre, ce n'est nullement une exigence d'art ou de vérité, c'est la fatigue et, plus encore, le dégoût. »

Cioran, « De l'inconvénient d'être né »

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01 février 2009

Cioran

C'est chez Cioran que je puise le réconfort lorsque j'ai le moral à zéro, autant dire assez souvent en ce moment.

« Ce n'est pas la peine de se tuer, puisqu'on se tue toujours trop tard. »

Cioran, « De l'inconvénient d'être né »

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25 janvier 2009

Cioran

C'est chez Cioran que je puise le réconfort lorsque j'ai le moral à zéro, autant dire assez souvent en ce moment.

« Pour être « heureux », il faudrait constamment avoir présente à l'esprit l'image des malheurs auxquels on a échappé. Ce serait là pour la mémoire une façon de se racheter, vu que, ne conservant d'ordinaire que les malheurs survenus, elle s'emploie à saboter le bonheur et qu'elle y réussit à merveille. »

Cioran, « De l'inconvénient d'être né »

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