Les rois du pétrole

(rien à voir avec les musiciens du même nom)

29 mai 2009

Soldados

« Pepe Collar entra fièrement dans le hall des bureaux de Joaquín Monrubia, se dirigea vers l'unique table de travail, un meuble blanc et fonctionnel, conçu — selon ce qu'avait indiqué le catalogue — pour qu'une secrétaire d'un gabarit standard puisse y étendre les bras, puis, tout en feignant de réprimer un accès d'hilarité, il demanda :

— Salut ! Joaquinito est ici ?

La femme qui consultait l'écran Atex de son ordinateur leva à peine les yeux pour interroger d'une voix glaciale :

— Vous disiez ?

Collar ôta lentement l'attaché-case en cuir de piètre qualité qu'il avait posé sur le bureau. il crut, l'espace d'une seconde, que la froideur de la fille tenait à ce détail : « Elle a dû constater que je ne porte plus mon éternelle mallette en croco. » Mais il comprit son erreur, car il n'avait pas souvenir d'avoir croisé la fille auparavant. « J'ai dû paraître trop familier envers son patron.»

— J'aimerais savoir si monsieur Monrubia est ici, dit-il. Ne vous étonnez pas si je l'appelle Joaquinito. Vous savez, nous avons souvent voyagé ensemble. Il nous est même arrivé de nous rendre en Roumanie, une misère dont vous n'avez pas idée.

— Je suis nouvelle dans la maison, j'ignorais que vous étiez de ses amis.

— A vrai dire, je ne suis pas venu depuis six mois. Alors, il est ici ?

— Qui dois-je annoncer ?

— José Collar. Dites plutôt Pepe Collar, il comprendra.

— Oui, je me souviens... Vous avez appelé plusieurs fois, n'est-ce pas ?

— C'est exact, en effet... Vraiment, votre mémoire est admi­rable. Sensationnelles, les secrétaires, de nos jours.

— Un instant, je vous prie.

Et elle pianota sur son clavier. Des signes, sur l'écran, vinrent en remplacer d'autres, des sortes de lueurs verdâtres.

Collar se pencha en avant.

— Il va vous dire si monsieur Monrubia est présent? questionna-t-il.

— J'utilise la fonction Contrôle. L'ordinateur m'indique ainsi la situation de tout le personnel, depuis don Joaquín jusqu'au dernier garçon de bureau. Écartez-vous, je vous prie.

Ces mots furent prononcés d'une voix aseptisée, indifférente. Si la machine ignorait l'existence de Pepe Collar, c'est donc que ce dernier n'existait pas. Il était proche de la vérité car, au bout d'un instant, elle demanda :

— Êtes-vous enregistré ?

— Pardon ?

— A-t-on rentré vos coordonnées sur le terminal ?

Pepe Collar se gratta la nuque d'un air perplexe et fit, un sourire timide aux lèvres :

— Non, je doute que le terminal me connaisse vraiment.

— Ah...

Et elle enfonça une autre touche, désabusée. Une kyrielle de noms, suivis chacun d'un chiffre compris entre un et dix, quitta subrepticement l'écran.

— Qu'est-ce que c'était ? demanda Collar, de plus en plus abasourdi.

— La liste des visiteurs probables, mais votre nom n'y figure pas, on ne vous a pas enregistré.

— Est-ce grave ?

— Disons que cela complique les choses.

— Pour quelle raison ?

— Parce qu'il faut recourir à un autre système, expliqua-t-elle sans le regarder, l'attention absorbée par les prodiges de l'engin. Si vous réussissez à rencontrer monsieur Monrubia, dites-lui de vous faire enregistrer.

— Je n'y manquerai pas, soyez-en sûre, mademoiselle... Quelle précision, dites donc, c'est formidable ces bureaux-là, et d'un moderne... Ça fait plaisir de venir dans un endroit pareil, on apprend un tas de choses.

L'écran vint à nouveau s'éclairer de données fluorescentes.

— Monsieur Monrubia n'est pas là, fit la secrétaire.

— Vous en êtes sûre ?

— Absolument, monsieur Collar.

— Je vous prie de m'excuser, mais comment le savez-vous ?

— C'est l'ordinateur qui me le dit.

— Je pensais que monsieur Monrubia serait présent... Avant, à cette heure-ci, on ne pouvait pas le manquer. Voulez-vous m'in­diquer où je pourrai le trouver ? Je vous assure que c'est très important.

La fille déguisa son impatience, impatience de toilettes, de sand­wich, de café au distributeur, de bavardage entre collègues ou de coup d'œil à la fenêtre pour annoncer : Quel temps pourri ! Puis elle haussa discrètement les épaules.

— J'ai vérifié au Contrôle, fit-elle. Bon, je vais devoir maintenant interroger les Probabilités.

— Les probabilités ?...

— Oui, comme monsieur Monrubia n'est pas ici, l'ordinateur va me fournir la liste des lieux où il est susceptible de se trouver.

Pepe Collar manqua écraser sa serviette en y plaquant brutalement les deux mains.

— Mademoiselle... c'est fantastique !

— Veuillez vous écarter davantage.

La secrétaire pressa une série de touches et les signes s'éva­nouirent sans que d'autres vinssent les remplacer. L'écran demeura muet et hostile, retranché derrière ses élégants reflets marengo. Seuls scintillaient un point minuscule et un mot : Continuez.

— Merde ! fit Pepe Collar, croyant apporter là une preuve tangible de son admiration.

La fille se mit à crier :

— Manoli !

Collar comprit alors que le bureau excédait les limites de cette pièce close. Plus loin, il y avait une porte entrouverte et, non loin de cette porte, une autre secrétaire calquée sur la première — gaba­rit standard très certainement —, consultant une machine, elle aussi calquée sur la première. Cette femme pleine de ressources répondait sûrement au nom de Manoli car elle se retourna.

— Qu'y a-t-il, mon trésor ?

— Écoute, chérie, le logiciel ne me répond plus. Je t'ai transmis le Contrôle et je veux obtenir les Probabilités. Tu n'as rien reçu?

— Laisse-moi regarder.

A son tour, elle enfonça des touches, puis fit un geste négatif.

— Je ne l'ai pas. Tu dois être en Archives. Dis, petite, fais atten­tion car, l'autre jour, j'ai justement voulu archiver mais j'avais oublié de sauvegarder. Figure-toi que le logiciel s'est détraqué et que l'état du personnel a été effacé, le travail d'une semaine fichu en l'air.

Pepe Collar, à nouveau penché vers l'écran, demanda à la fille :

— Que de choses auxquelles vous devez penser ! Impossible de relâcher votre attention. Et comment l'état du personnel a-t-il pu être effacé ?

— La machine l'a avalé.

— Mince alors !

« Mon trésor » se désintéressa de lui pour se tourner vers Manoli.

— Bon, tant pis pour les Archives, fit-elle. Mais, maintenant, je veux les Probabilités. Comment se fait-il que je ne les obtienne pas ?

— Tu ne dois pas avoir accès au programme. Essaie voir le code de Silvia.

— Lequel est-ce ?

— SEC, trait d'union, LO, espace, SIL.

— La fille s'exécuta. L'écran s'illumina d'une rapide succession de noms divers suivis de lignes entières de pointillés.

— Ça ne marche pas, fit-elle.

— Alors Silvia n'y a sûrement pas accès, elle non plus. Attends un peu... Reviens au menu du programme, je vais demander les Probabilités et te les envoyer.

— Merci, Manoli.

— SEC, trait d'union, LO, espace, MAN, ARCHIVE, PROB, APPEL, LIRE... Ça y est, nous y sommes, je te l'envoie, d'accord, chérie ?

— Merci

L'écran le plus proche de Collar s'éclaira à nouveau. La fille, retranchée derrière ses verres de lunettes, s'y plongea à plusieurs reprises. A intervalles, elle enfonçait délicatement une touche et le texte défilait verticalement. Le visiteur s'extasiait.

— Fantastique, disait-il. Un jour, tous les bureaux du monde seront équipés de cette façon : électroniquement. Il faut voir comme vous vous êtes transmis l'information, toutes les deux, sans même bouger de vos bureaux. Et puis le texte qui monte et qui descend... Pas besoin de lever ou de baisser les yeux...

Manoli demanda :

— Alors, tu l'as ?

— Oui, oui... Mais il refuse de me donner la probabilité dix de monsieur Monrubia.

— Ah, c'est donc ça que tu cherchais ?

— Évidemment. Eh, grouille, ma petite, j'ai déjà du retard sur ma pause horaire antistress de dix minutes. Sais-tu où se trouve monsieur Monrubia ?

— Il est au tennis.

— Ce n'est pas ce qui est indiqué.

— Que lis-tu ?

— Qu'il est à la messe.

— Avec quelle probabilité ?

— Huit virgule cinq.

— Voyons, chérie, tu es en code mardi et, d'ordinaire, le mardi, monsieur Monrubia va à la messe. Mais on est mercredi, regarde, tu verras...

A nouveau le clavier. L'écran substitua à la vieille liste, péri­mée, inutilisable, vouée à l'oubli de l'Archive électronique, une autre liste beaucoup plus scintillante, sans doute étrennée depuis peu.

Mais la réceptionniste parut déçue.

— Je n'ai pas le tennis, fit-elle.

— Que vois-tu, alors ?

— Plongée sous-marine.

— Monsieur Monrubia ne pratique plus guère ce sport. C'est resté en probabilité huit alors que nous aurions dû le ramener en trois. Il vaut mieux qu'il ne l'apprenne pas, on aurait droit à un joli savon. Mais, bon, ne t'en fais pas, de toute façon il se trouve au tennis.

La fille se tourna vers Collar, affichant un sourire d'un profes­sionnalisme irréprochable, et affirma :

— Il joue au tennis.

Pepe Collar hocha la tête, admiratif, à deux reprises.

— Incroyable, fit-il.

— Vous ne pensez pas qu'il puisse être au tennis ?

— Si, mais je faisais allusion à l'ingéniosité du système.

— C'est le plus performant, dit la fille en ôtant ses lunettes pour se frotter les yeux. Le plus cher, aussi. Monsieur Monrubia va éga­lement informatiser l'équipement de l'atelier, avec les durées limites d'utilisation. Nous n'exploitons l'ordinateur qu'à soixante-dix pour cent de sa puissance. Il offre beaucoup d'autres possibi­lités. Mais le technicien nous a conseillé d'être prudents car, si l'on rentre trop de données à la suite, ça détraque les systèmes.

— Et que risque-t-il d'arriver?

— Ça peut tout effacer.

— Monsieur Monrubia doit s'en faire, du mauvais sang...

— Et nous donc, renchérit Manoli depuis l'autre porte. Vous n'imaginez pas comme il est pénible de tout reprogrammer. Mais vous devez être pressé. Si vous souhaitez trouver monsieur Mon­rubia, il se peut qu'il déjeune au club. Vous connaissez, n'est-ce pas ?

— Bien sûr, j'y suis moi-même affilié, annonça fièrement Collar.

Il ferma les yeux un instant.

Il l'était... par le passé.

— Au revoir, mesdemoiselles, murmura-t-il.

— Au revoir, monsieur Collar. Et n'oubliez pas de vous faire enregistrer. Vous verrez comme ce sera simple, après.

— Oui, fit-il. Me faire enregistrer.»

Francisco González Ledesma
«Soldados» 1985. Editions L'Atalante



29 août 2008

Une question de soutanes

Encore une courte citation d'un livre de Francisco González Ledesma (références à la fin)

Premier chapitre, première grosse poilade, donc j'en fais profiter les passants qui flânent ici sans s'attarder.

Dans le texte original il y a quelques bouts d'anglais, ils sont imprimés en italiques.


Une question de soutanes

- Vous vous rendez compte Milady ? s'écria Mme Robles, qui à soixante-quinze-ans apprenait l'anglais, non mais vous vous rendez compte, my teacher ? Vous qui êtes à Madrid depuis peu, qu'allez-vous donc penser de cette fichue ville ?

Figurez-vous qu'en ce moment même, de l'autre côté de la place... vous ne voyez pas ?

Vous n'avez pas l'impression que ce monsieur respectable là-bas, un gentleman of course, eh bien... vous n'avez pas l'impression qu'il est mort ? Vous ne trouvez pas qu'il a une posture un peu bizarre pour quelqu'un qui prend le soleil ?

Speak english, only english, murmura patiemment la jeune étudiante de l'université de Madrid, qui donnait des cours d'anglais aux retraités et avait constaté que les élèves du sexe masculin cherchaient plus à lui toucher le cul d'un air paternel qu'à apprendre la langue de Shakespeare. Only english, if you want to learn quickly. Que voulez-vous dire ?

— Celui-là, juste en face de nous, my baby, vous ne le voyez pas ? See you just in front, please.

D'après moi, ce monsieur vient de passer l'arme à gauche. Il est dead. Il ne bouge pas : he is very quite, un peu trop quiet à mon goût.

Et ça fait au moins cinq minutes qu'il est dans cet état, je l'ai bien regardé. Son chapeau masque son visage, mais sa tête est affaissée, the head is underground, si le terme est correct, lady my teacher, vous voyez, you voyez bien !

Et il y a autre chose qui m'intrigue, vous n'avez peut-être pas remarqué, mais moi, si.

Vous savez qui l'a installé sur ce banc ? Deux jeunes putes, figurez-vous. De manière on ne peut plus délicate, certes, comme pour faire croire qu'il était encore en vie, n'empêche que c'étaient quand même des putes.

Only english, répéta avec douceur la très jeune fille, qui espérait bientôt être payée.

— Vous avez raison : c'était deux foqui-foqui girls.

— Oh, mais que dites-vous là ?

— J'en suis sûre, j'ai tout vu. I see it with the eyes of me, lady teacher.

Et puis... oh mais comme c'est bizarre ! Regardez ! Do you mean ? Vous ne voyez pas les deux curés qui sont en train d'enlever le corps ? Ils ne sont pas très discrets. Bon Dieu que c'est reposant de parler sa langue !

Moi, vous savez, les morts, je ne prie pas pour eux en anglais. Ils l'emportent comme s'il était ivre ou sidéen en phase terminale, et personne ne moufte !

Mon enfant, vous qui n'êtes pas ici depuis longtemps, j'ignore ce que vous allez penser de cette ville putassière où tout le monde a le feu aux fesses et tapine à la première occasion. Vous ne comprenez pas ?

Et si je vous parle de body business, ça va mieux ?

Évidemment comme ils sont en soutane, personne ne va rien leur dire. Quelle solennité ! On dirait des doyens de Tolède. J'y ai passé ma lune de miel,moi, à Tolède, mais en ce temps-là, les curés étaient plus pieux et gros comme des femmes enceintes !

Ah, ils ont fini par le glisser dans cette belle voiture. Dieu sait ce qu'ils vont bien pouvoir en faire. Ils sont tout de même culottés de s'habiller en curés à l'ancienne, les seuls vrais, ceux qui poussaient leurs chants liturgiques après les repas... mon défunt mari, lui, appelait ça des chants gastriques.

Si encore ils s'étaient déguisés comme il faut... je ne sais pas, moi... en contrôleurs de la R.A.T.P. On voit bien qu'ils n'ont pas de street wardrobe. Moi je pense qu'ils auraient pu éviter de s'attifer en clergyman. C'est scandaleux ! »

Francisco González Ledesma
« Le péché ou quelque chose d'approchant »
Série noire - Gallimard

22 août 2008

Cinq femmes et demi (extrait)

Un dialogue entre Méndez, un vieux flic légèrement désabusé, et un personnage (un anar, dont je ne peux dévoiler l'identité, au cas où vous liriez le livre).

- Ah ! Il y a le mot « flic » ? C'est un roman policier ?

- Tout à fait ! C'est donc de la littérature accessible ! :D

(Les références sont à la fin)

« Ça fait des années que je le pense, le communisme a accompli quelque chose de grand, dit Méndez, quelque chose qui ne lui sera jamais reconnu. Et note que je ne suis pas communiste, parce que j'ai toujours été un homme solitaire qui ne croit pas aux hiérarchies, mais qui veut croire dans les hommes. Je pense que la grande réalisation du communisme, c'est d'avoir réussi à pousser des millions de travailleurs à croire au paradis prolétarien, même si ce paradis n'existait pas. Il m'arrive de me souvenir de cette phrase de Staline, qui disait qu'un communiste devait être un ingénieur des âmes. »

De l'autre côté de la table, le jeune l'écoutait avec attention, peut-être parce qu'il était surpris d'entendre un policier lui parler de la sorte.

« Mais, poursuivit Méndez, même si ce paradis n'existait pas, des millions d'êtres humains se sont mis à croire en lui tout en cessant de croire au capitalisme. Et le capitalisme a dû lâcher du lest, pour que ces millions d'êtres humains cessent au moins de croire dans ce paradis qu'ils n'avaient jamais vu. Il n'a jamais rien donné volontairement, mais cette fois, il n'avait pas le choix. Et il leur a concédé des avantages, des sécurités, des garanties syndicales, des sous et la publicité, c'est à dire des rêves. Le capitalisme que Lénine a combattu n'avait pas grand chose à voir avec celui devant lequel s'humilia Gorbatchev : il s'était beaucoup amélioré entre-temps.

Mais le communisme a disparu, maintenant. Autrement dit, mon ami : plus besoin de visage humain. La voie sur laquelle va nous entraîner l'argent me fait de plus en plus peur. Une chose est sûre : le capitalisme n'a d'autre choix que de persévérer dans celle de la publicité, c'est-à-dire de continuer à fabriquer des rêves ».

[Méndez ajouta] :

« Le capitalisme du futur me fait peur, parce qu'il n'a plus l'obligation de rien céder à quiconque, parce que désormais les masses lui doivent une obéissance éternelle. N'ayant pas d'autre choix, elles finiront même par croire en lui et, oubliant la dignité du travail, elles ne parleront plus que de la dignité des allocations.»

[...]

« Il faut bien qu'il y ait des gens comme moi, quand bien même nous devrions finir dans les musées. Nous vivons dans un monde sans idées et je crains que le sort nous destine à jouer les types excentriques qui, de temps à autre, iront faire des visites dans les écoles.

Je vous l'ai déjà dit, Méndez : la dignité des allocations a remplacé la dignité du travail. La dignité du club des retraités s'est substituée à celle du cercle ouvrier. La dignité de l'écologie à celle de la gauche. L'agitation alter mondialiste, avec ses manifestations qui ressemblent à des fêtes d'anniversaire, à l'agitation universitaire. Les ouvriers n'exigent plus la révolution mais le confort, et ils ne veulent plus que le capitaliste s'en aille mais qu'il leur laisse un strapontin.

Si aujourd'hui on levait des barricades, les femmes héroïques des ouvriers n'apporteraient plus de casse-croûte à leurs maris montant la garde fusil au poing, parce que les potins qui passent à la télé ne leur en laisseraient pas le temps. Je suppose, Méndez, que c'est ce qu'on appelle « la paix sociale », mais la paix ne dure pas si personne ne s'en préoccupe.

J'ai gardé mes idées, malgré le temps que j'ai passé en prison pour avoir appartenu à un groupe gauchiste, et je sais parfaitement que, de là, je vais passer au musée. Mais il me reste quelque chose à faire avant que les écoliers viennent admirer ma momie derrière une vitrine.

- Quoi ?

- Exaucer le vœu d'une femme qui sut mourir debout. Traitez-moi de naïf, Méndez, et je vous répondrai que cette femme nue est morte pleine d'espoir, et qu'aucun de ses rêves ne s'est réalisé : nous avons perdu la guerre, nous avons subi la paix, nous avons courbé l'échine devant ceux qui nous payaient et, finalement, on nous a dit que nos martyrs et nos héros, les communistes, n'étaient que des fils de pute. Il ne nous reste rien, Méndez, rien, sauf l'espoir qu'on nous attribue un logement social. Le moins que je puisse faire, c'est de respecter le dernier vœu de cette morte, son dernier vœu encore réalisable. »

Francisco González Ledesma (sur google)
« Cinq femmes et demi ».
Editions L'Atalante

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