22 août 2008
Cinq femmes et demi (extrait)
Un dialogue entre Méndez, un vieux flic légèrement désabusé, et un personnage (un anar, dont je ne peux dévoiler l'identité, au cas où vous liriez le livre).
- Ah ! Il y a le mot « flic » ? C'est un roman policier ?
- Tout à fait ! C'est donc de la littérature accessible ! :D
(Les références sont à la fin)
« Ça fait des années que je le pense, le communisme a accompli quelque chose de grand, dit Méndez, quelque chose qui ne lui sera jamais reconnu. Et note que je ne suis pas communiste, parce que j'ai toujours été un homme solitaire qui ne croit pas aux hiérarchies, mais qui veut croire dans les hommes. Je pense que la grande réalisation du communisme, c'est d'avoir réussi à pousser des millions de travailleurs à croire au paradis prolétarien, même si ce paradis n'existait pas. Il m'arrive de me souvenir de cette phrase de Staline, qui disait qu'un communiste devait être un ingénieur des âmes. »
De l'autre côté de la table, le jeune l'écoutait avec attention, peut-être parce qu'il était surpris d'entendre un policier lui parler de la sorte.
« Mais, poursuivit Méndez, même si ce paradis n'existait pas, des millions d'êtres humains se sont mis à croire en lui tout en cessant de croire au capitalisme. Et le capitalisme a dû lâcher du lest, pour que ces millions d'êtres humains cessent au moins de croire dans ce paradis qu'ils n'avaient jamais vu. Il n'a jamais rien donné volontairement, mais cette fois, il n'avait pas le choix. Et il leur a concédé des avantages, des sécurités, des garanties syndicales, des sous et la publicité, c'est à dire des rêves. Le capitalisme que Lénine a combattu n'avait pas grand chose à voir avec celui devant lequel s'humilia Gorbatchev : il s'était beaucoup amélioré entre-temps.
Mais le communisme a disparu, maintenant. Autrement dit, mon ami : plus besoin de visage humain. La voie sur laquelle va nous entraîner l'argent me fait de plus en plus peur. Une chose est sûre : le capitalisme n'a d'autre choix que de persévérer dans celle de la publicité, c'est-à-dire de continuer à fabriquer des rêves ».
[Méndez ajouta] :
« Le capitalisme du futur me fait peur, parce qu'il n'a plus l'obligation de rien céder à quiconque, parce que désormais les masses lui doivent une obéissance éternelle. N'ayant pas d'autre choix, elles finiront même par croire en lui et, oubliant la dignité du travail, elles ne parleront plus que de la dignité des allocations.»
[...]
« Il faut bien qu'il y ait des gens comme moi, quand bien même nous devrions finir dans les musées. Nous vivons dans un monde sans idées et je crains que le sort nous destine à jouer les types excentriques qui, de temps à autre, iront faire des visites dans les écoles.
Je vous l'ai déjà dit, Méndez : la dignité des allocations a remplacé la dignité du travail. La dignité du club des retraités s'est substituée à celle du cercle ouvrier. La dignité de l'écologie à celle de la gauche. L'agitation alter mondialiste, avec ses manifestations qui ressemblent à des fêtes d'anniversaire, à l'agitation universitaire. Les ouvriers n'exigent plus la révolution mais le confort, et ils ne veulent plus que le capitaliste s'en aille mais qu'il leur laisse un strapontin.
Si aujourd'hui on levait des barricades, les femmes héroïques des ouvriers n'apporteraient plus de casse-croûte à leurs maris montant la garde fusil au poing, parce que les potins qui passent à la télé ne leur en laisseraient pas le temps. Je suppose, Méndez, que c'est ce qu'on appelle « la paix sociale », mais la paix ne dure pas si personne ne s'en préoccupe.
J'ai gardé mes idées, malgré le temps que j'ai passé en prison pour avoir appartenu à un groupe gauchiste, et je sais parfaitement que, de là, je vais passer au musée. Mais il me reste quelque chose à faire avant que les écoliers viennent admirer ma momie derrière une vitrine.
- Quoi ?
- Exaucer le vœu d'une femme qui sut mourir debout. Traitez-moi de naïf, Méndez, et je vous répondrai que cette femme nue est morte pleine d'espoir, et qu'aucun de ses rêves ne s'est réalisé : nous avons perdu la guerre, nous avons subi la paix, nous avons courbé l'échine devant ceux qui nous payaient et, finalement, on nous a dit que nos martyrs et nos héros, les communistes, n'étaient que des fils de pute. Il ne nous reste rien, Méndez, rien, sauf l'espoir qu'on nous attribue un logement social. Le moins que je puisse faire, c'est de respecter le dernier vœu de cette morte, son dernier vœu encore réalisable. »
Francisco González Ledesma (sur google)
« Cinq femmes et demi ».
Editions L'Atalante